L’Espagne durant les siècles où elle était sous occupation musulmane a connu différents occupants. Il est l’un d’eux, les Ommeyades, dont on présente la capitale leur émirat, Cordoue, comme particulièrement tolérante et qui aurait apporté à l’Espagne prospérité, paix et harmonie. A tel point que certains intellectuels proposent cette période comme un exemple pour les sociétés européennes. Bien entendu il s’agit là que d’une vaste fumisterie qui ne tient pas longtemps lorsque l’on débarrasse l’histoire des interprétations idéologiques. Voici un extrait éclairant rédigé par Philippe Conrad de son « Que Sais-Je? » sur la Reconquista :
La sujétion des chrétiens et des juifs se résume donc avant tout à la perception des sommes convenues lors de la conquête. Pour le reste, les communautés soumises conservent leur autonomie civile et religieuse. L’Église chrétienne exerce toujours sont autorité spirituelle sur ses fidèles, elle peut acquérir des biens, recevoir des donations et les musulmans n’interviennent pas dans ses affaires en matière de dogme, de culte ou d’organisation. Les chrétiens peuvent circuler librement en territoire musulman et peuvent même se rendre en pays infidèle. Des pèlerins se rendent ainsi à Rome ou à Jérusalem et, au IXè siècle, saint Euloge – qui sera le plus célèbre des martyrs de Cordoue- quitte à deux reprises al-Andalus pour effectuer deux voyages à Pampelune, en pays chrétien. Trois isèges métropolitains subsistent dans le territoire sous domination musulmane, à Séville, Tolède et Mérida, seul celui de Tarragone a disparu, la cité ayant été totalement détruite lors de sa conquête, en 718.
Les libertés laissées aux chrétiens trouvent cependant très vite leurs limites. Dès le milieu du VIIè siècle, ceux de Cordoue sont expulsés vers les faubourgs et perdent ainsi, contre une indemnité non négligeable, leurs églises du centre ville, où la cathédrale est bientôt transformée en grande mosquée. Un procédé auquel recourront fréquemment les chrétiens au fur et à mesure de la reconquête, en invoquant les mêmes raisons de sécurité. L’autonomie dont jouissent les infidèles demeure par ailleurs extrêmement fragile. Le dhimmi qui ne s’acquitte pas de la capitation peut être réduit en esclavage, voire puni de la mort. Le pouvoir musulman peut en ce domaine décréter la responsabilité collective de ses sujets chrétiens et supprimer les libertés de toute une communauté en cas de défaillance de l’un de ses membres. Les chrétiens doivent également se garder de toute action perçue comme une provocation par les fidèles de la religion dominante. La simple vue d’une croix ou d’un porc peut ainsi être interprété comme une injure faite au Prophète. Les périodes troublées que connaît assez fréquemment l’Espagne musulmane sont également le prétexte des pires excès. Les chrétiens de Séville en font la cruelle expérience en 891, à l’occasion d’une révolte de la garnison arabe contre le gouverneur local. On mesure ici les limites de la « sécurité » garantie aux dhimmis en pays musulman et la crainte demeure naturellement le lot des chrétiens « arabisés » (musta’rib). Au IXè siècle saint Euloge demande ainsi à Dieu « de lui épargner le sinistre appel du muezzin ». Les « vrais croyants », outre qu’ils conservent une certaine méfiance vis-à-vis des muwalladun fraîchement convertis, supportent mal l’arabisation progressive des chrétiens qui, au fil du temps adopte la langue et certaines coutumes des envahisseurs. On connaît le cas d’un marchand chrétien, qui ayant eu le tort d’invoquer le nom de Mahomet sans renier pour autant sa foi, est fouetté, promené à travers Cordoue attaché sur un âne, face à la croupe de l’animal, et finalement jeté en prison pour avoir offensé le Prophète. De manière générale, les musulmans andalous, attachés, comme ceux du Maghreb, au rite malékite défini au VIIIè siècle par le docteur médinois, limitent les contacts avec les « infidèles ». Un faqih musulman recommande ainsi de ne leur adresser la parole qu’à distance, en évitant de frotter leurs vêtements. Des distinctions vestimentaires doivent permettre de la différence entre croyants et dhimmi. Ceux-ci se voient interdire le port d’une arme, ils doivent l’hospitalité à tout voyageur musulman qui la réclame. Ils ne peuvent monter à cheval et se contentent d’user de mulets ou d’ânes. Le fouet et la prison sont les peines prévues pour toute infraction à ces interdictions. Les infidèles doivent s’effacer quand ils croisent un musulman dans la rue et se lever, s’ils sont assis, au passage des croyants. Les maisons des dhimmi doivent être moins hautes que celles de leurs voisins musulmans et le paiement mensuel de la capitation est l’occasion d’humiliations supplémentaires pour les chrétiens, contraints de se prosterner devant le procureur qui leur assène parfois un soufflet. Les vainqueurs ont laissé aux vaincus l’usage de la plupart de leurs églises mais il leur est interdit d’en construire de nouvelles ou d’agrandir celles qui existaient au moment de la conquête. Le son des cloches est toléré à condition d’être le plus discret possible. L’autorité musulmane interdit la présence de croix à l’extérieur des églises ou des maisons chrétiennes. Lors des funérailles, les cortèges chrétiens doivent être silencieux et les cierges sont prohibés dans les rues où résident des musulmans. Les processions sont également interdites et les cimetières destinés aux fidèles des deux confessions doivent être rigoureusement séparés. Tout musulman qui se convertit à la religion du Christ est condamné à mort et toute mise en cause par un chrétien des croyances fondamentales transmises par le Coran est passible de la même peine. Pour un crime identique, musulmans et dhimmi encourent des peines différentes et les indemnités dues aux familles des victimes varient du simple au double, selon leur confession et celle du coupable.