Gonzague de Reynold – Conscience de la Suisse
Categorie(s) : Textes, par JI Genève

Auteur : Gonzague de Reynold
Titre de l’ouvrage : Conscience de la Suisse – Lettres à ces Messieurs de Berne
Date de parution, éditeur, nombre de pages : 1938, Edition de la Baconnière, 299p. (épuisé)
Sujet : Le livre se compose sous forme de plusieurs lettres publiées dans la Gazette de Lausanne à l’attention de ces Messieurs de Berne, c’est-à-dire aux Conseillers Fédéraux. En cette époque troublée, le livre date de 1938 juste après l’Anschluss, Gonzague de Reynold détermine ce qu’est l’identité suisse et quelle est sa place en Europe. L’Etat, né en 1848 est fortement critiqué, ainsi que la modernité.
Résumé :
Défense nationale
Le livre commence sur une réaction aux événements qui secouent l’Europe à l’époque de son écriture. La Suisse sait ce qu’elle ne veut pas : être envahie. La première défense de la Suisse est sa politique intérieure. Point de défense nationale possible si le pays est divisé par la lutte des classes et miné par le communisme. La patrie doit être mise au dessus des opinions. Une rénovation nationale est la condition pour une défense nationale. On ne se fait pas tuer pour des taxes, on ne fait point de sacrifices matériels sans un idéal pour les compenser.
Intelligence politique
L’intelligence en politique ne se confond pas avec les vertus bourgeoises, elle ne consiste pas à faire table rase du passé, à tout unifier et centraliser. En dénonçant le centralisme et l’étatisme des voisins allemands et italien, l’auteur se demande pourquoi leur conception de l’état prend de l’ampleur en Suisse.
Penser juste
La condition à la rénovation nationale est qu’il faut penser juste. Chaque mal a sa source dans une idée fausse. En définitive, la loyauté de ceux dont le programme est exclusivement économique est mise en doute. Leurs affinités secrètes leur auront tôt fait de rejoindre le national socialisme.
Patriotisme
On ne recrée pas le sentiment patriotique artificiellement, par des mythes qui ne sont pas enracinés dans une terre et une histoire. Le sentiment qui s’en dégage s’appelle piété patriotique. Trop souvent on confond l’idée de patrie avec l’idée de l’Etat, elles ne sauraient pourtant se confondre. Le sentiment patriotique nous relie à nos ancêtres, à notre famille et à notre patrie. Le premier août a dégénéré en kermesse, il sombre dans la vulgarité, à cette fête il sied plus solennité religieuse. Après une journée de travail que sonnent les clochent, que brûlent les bûchers, que le Pacte soit lu et que les chants patriotiques soient chantés. Au revoir aux pétards, fusées et autres lanternes vénitiennes.
Neutralité suisse et Société des Nations
La neutralité ne doit pas être considéré comme une fin en soi, elle n’est qu’un moyen. En fait bien qu’elle fut élevée au rang de tradition depuis le XVIème siècle, elle est en fait le signe d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une infériorité. Il ne faut pas la considérer comme un dogme, elle est un fait d’histoire. S’en suivent quelques considérations sur la SDN et la désillusion des Suisses à son égard.
Besoin de vérité
Le peuple a besoin de vérité, les hommes d’Etat se doivent de la lui dire. Pour se faire, ils doivent faire preuve d’un certain héroïsme. Malheureusement l’héroïsme n’est pas une de ces vertus qui se cultive ni dans les parlements, ni dans les conseils. Si toutefois un de ces Messieurs de Berne disait la vérité au pays, il gagnerait en autorité ce qu’il perdrait en liberté au Parlement et dans son parti.
Conscience de ce temps
Il ne faut pas réfléchir par petites périodes mais par époques. Le monde moderne est lui aussi en train de devenir un ancien régime. Ceux qui refusent de le constater se feront écraser par le rouleau compresseur historique. La « gauche », la « droite » sont des concepts toujours plus vides de sens. Les faits nous ont porté au-delà de ces querelles. Nous vivons sur un champ couvert de ruines. Il faut que les Suisses redeviennent des hommes libres unis entre eux par le serment.
Conscience de la Suisse
Le patriotisme ne se résume pas à des fêtes bruyantes et à des vêtements frappés de la croix blanche. Cette conception nous vient en droite ligne de la Révolution française qui a enlevé au patriotisme toute sa substance. Il n’est pas un sentimentalisme. Celui-ci nous mène au conformisme et à la médiocrité et excommunie ceux qui ne pensent pas correctement. Pour avoir conscience de la Suisse, il faut faire preuve de générosité envers le passé et d’hardiesse envers le futur.
Fédéralisme et démocratie
La vieille Suisse a péché par trop de fédéralisme, mais le régime actuel centralise toujours plus. Cette centralisation amènera bien plus que ses promoteurs ne le désirent. La démocratie actuelle aboutit au gouvernement des masses. Après la promesse de liberté, l’auteur y voir les germes du despotisme. L’individu court le risque de se faire absorber par la collectivité. L’Etat augmente sans cesse ses compétences, diminuant de fait celles des autres. Pour éviter l’exagération de ces propres principes, il faut un contrepoids à cette démocratie, en Suisse il s’agit du fédéralisme. Il faut donc y retourner.
Qu’est-ce que le fédéralisme ?
Le pouvoir central représente la légalité, le pouvoir des États la légitimité. Or la légitimité est un principe supérieur à la légalité. Il ne faut pas oublier qu’en Suisse, le pouvoir central et une émanation des Etats et qu’il leur est donc postérieur. Le lien qui unit les cantons entre eux n’est pas un contrat, mais un serment par la foi et l’honneur, d’où son caractère sacré. Aujourd’hui le séparatisme d’un canton ne peut plus avoir cours, par contre la Confédération peut être ouverte à de nouveaux membres, dans les conditions prescrites par le pacte et la tradition.
Le principe du fédéralisme
Le premier principe du fédéralisme est une association. Partout où l’intervention de l’État ne s’impose point comme absolument nécessaire, il faut substituer l’association à l’étatisme. Le fédéralisme est un élément d’union à l’inverse de la politique électorale, de la centralisation et de l’étatisme. C’est le principe contraire à la loi du nombre et au gouvernement des masses. Le fédéralisme, c’est le faisceau des libertés. Pour le nouer, il faut une révolution nationale. Les Etats fédérés doivent avoir des droits supérieurs à ceux du pouvoir central. Si le pouvoir se doit de respecter les droits antérieurs des États fédérés, ceux-ci doivent également respecter les communautés organiques en leur sein : la famille, les communes, les associations professionnelles, les organisations religieuses. C’est cela la liberté suisse.
La conception chrétienne de l’homme
Le monde moderne est inspiré par l’individualisme. En déplaçant l’homme au centre de l’univers, on fait une négation du phénomène chrétien. Le fédéralisme est une victime de l’individualisme car le fédéralisme se rattache étroitement à la conception chrétienne de l’homme. Cette conception permet de résoudre l’antithèse entre l’homme et la collectivité, l’homme et l’état, en introduisant entre eux une troisième idée qui est leur synthèse : la notion du bien commun.
Bien commun et civilisation
Les choses terrestres doivent être ordonnées, cet ordre s’appelle la civilisation. Celle-ci est la forme la plus haute et la plus complète du bien commun. L’homme a des besoins matériels mais il a également des aspirations spirituelles. Un État fédéral formera donc un milieu plus favorable au développement de la civilisation qu’un Etat centralisé, bureaucratisé, entêté de son préjugé égalitaire, niveleur de toute supériorité intellectuelle ou sociale, et où les préoccupations économiques l’emportent sur toutes les autres.
Le bien commun et l’état
Nulle forme d’Etat, de société ou de civilisation ne peuvent être des fins en soi. Ce ne sont que des moyens qui doivent permettrent à la personne de parvenir à sa fin dernière qui est Dieu.
Les droits essentiels de l’homme
L’homme ne peut être lui non plus une fin en soi. L’homme naturel est le produit de la société notamment de son père et sa mère. Cette société doit rester à sa mesure et s’organiser selon la nature humaine. L’homme éprouve deux besoins fondamentaux, le besoin de se perpétuer et le besoin de se survivre. Le corps à la terre et l’âme à Dieu. De là découle deux droits : le droit de s’organiser en famille et le droit de s’organiser en société religieuse. Ceux-ci impliquent immédiatement un autre : le droit d’utiliser les bien matériels pour vivre humainement, c’est-à-dire en homme libre, capable de se défendre soi-même et de se développer selon son être : le droit de posséder. De ces cellules naissent le clan, la tribu, la cité. En plus de l’organisation sociale et religieuse s’ajoutent l’organisation politique dont la première forme est militaire : la défense commune. Petit à petit naît la société nationale.
Ainsi la civilisation commence. Plus elle se développe et mieux la société s’organise, plus aussi l’homme prend conscience de sa propre personnalité. C’est prendre conscience d’un dernier droit : celui de ne pas être noyé dans la masse, asservi à la collectivité, mais d’être reconnu et traité dans ce qu’il y a de personnel, d’inégal et de différent au milieu des autres. Le droit à la personnalité.
Fin de la première partie de la fiche.
Citations :
« La neutralité inconditionnée exige le patriotisme inconditionné. »
« Nous voulons servir le pays, mais nous ne voulons pas qu’on s’en serve. »
« Donnez-nous une raison de vivre si vous voulez que nous ayons une raison de mourir. »
« Le grand homme d’Etat ne provoque jamais une rupture avec le passé, il n’interrompt jamais la continuité historique. Il prend un peuple, une terre, une histoire, dans leur totalité, dans leur essence, dans leurs constantes, à une heure où une nation doute de soi, cherche sa route, sa raison d’être. Le grand homme d’Etat ouvre cette route, il insuffle cette raison d’être dans l’âme de son peuple que, sans crainte et d’un élan, il porte dans l’avenir.
Mais ceci est peut-être trop grand pour nous, qui avons pourtant besoin de grandeur. »
« Unifier n’est pas unir. Unifier est de l’ordre matériel ; unir de l’ordre moral. »
« Etatiser n’est point rendre l’état fort, mais l’affaiblir. »
« Quant au socialisme, il ne faut rien connaître à l’histoire contemporaine pour ignorer qu’il est avec la guerre, avant la guerre, l’origine et la source du totalitarisme et de la dictature. Fascisme et national-socialisme sont tous deux sortis du socialisme dont ils ne sont que des variétés. »
« on ne gouverne point un pays avec des techniciens et des spécialistes, avec des gens d’affaires et des administrateurs ; aucune rénovation n’est possible si l’on s’obstine à subordonner le politique à l’économie. »
« Le sentiment patriotique, d’où naît-il ? D’un sentiment primordial : celui de l’être. Le sentiment de l’être est inné en chacun de nous ; il est si profond que l’homme éprouve le besoin de se survivre et, pour se survivre, de se relier à ce qui est continu, immuable, éternel. D’où la religion qui dérive précisément de religare, relier. Par elle, nous demeurons unis à tous ceux qui nous ont donné la vie : à Dieu qui nous a tiré du néant, l’univers et nous ; à notre famille, à notre père et à notre mère à qui nous devons la vie, une personnalité, un nom, un foyer, une généalogie ; à la patrie enfin, ce prolongement de la famille, à la patrie qui nous a donner le milieu historique et naturel sans lequel notre vie personnelle n’aurait jamais été ce qu’elle est, même si, de cette patrie, nous devions un jour franchir les limites. »
« Lorsque nous aimons notre patrie, ce n’est pas nécessairement un régime que nous aimons, ni un gouvernement, ni des institutions ; les régimes passent et les patries demeurent. »
« Et vous ne sauverez le pays qu’en lui disant d’abord la vérité. »
« Donc, changement d’époque : si nous sommes capables d’accepter ce fait et d’en prendre conscience, nous verrons clair devant nous, nous verrons s’ouvrir dans le mur l’issue vers le monde nouveau. Si nous en sommes incapables, nous ferons comme ces Messieurs : nous trébucherons en tâtonnant entre le libéralisme et le socialisme, sans sortir du XIXème siècle, et nous finirons par nous écraser le nez contre le mur. »
« Ce qui subsiste n’est soutenu que par la vitesse acquise, mais cette vitesse va chaque jour diminuant. »
« La conscience de la Suisse ne se trouvait point dans ce patriotisme abstrait qui nous est venu de la « philosophie » et de la Révolution française. A ces yeux, la Suisse n’est qu’un être sans raison, une démonstration humanitaire. Il serait prêt à sacrifier le pays vivant pour une idéologie morte. »
« Toute la question est de savoir comment nous voulons rentrer dans les temps nouveaux. Ou en désordre et par contrainte, entraînés par les événements, poussés par les autres, comme un troupeau de captifs, que de nuits, on chasse à coup de fouet dans le préau d’une prison. Ou en ordre, par volonté, librement, comme un armée de vainqueurs qui entre, à midi, au son des cloches, dans la cité conquise avec ses étendards, ses pères et ses dieux. »
« Le régime établi par la constitution de 1848 est le résultat d’un long effort pour adapter la révolution au milieu suisse et son idéologie à nos traditions. »
« Car nul régime ne possède une valeur absolue. Il a beau être construit de manière logique, il a beau exprimer l’idéal le plus pur : dès qu’il est en rupture de temps, il se fait condamner à mort pour crime d’anachronisme. C’est pourquoi il est si dangereux de confondre une patrie avec un régime. »
« Accorder à l’individu, à « l’homme seul », détaché de son milieu, une autonomie absolue ; lui attribuer une valeur intrinsèque, supérieure à toutes les valeurs de l’ordre social ou moral ; faire ainsi de l’individu l’unité de la société, de la nation, de l’Etat, en supprimant les intermédiaires : voilà l’individualisme. »
« La fin de l’individu c’est la société. La fin de la personne, c’est Dieu. »
« Tel est le drame de l’homme contemporain. On lui a dit : « Tu es libre, tu es ton cosmos. Mais tu es seul. Et maintenant, va ! » Et l’homme s’est trouvé seul en face de réalités beaucoup trop puissantes pour qu’il soit capable de se tenir devant elles debout et les yeux ouverts. »
« L’État n’a point à se substituer à la société, ni à s’identifier avec la nation. Il ne doit pas non plus tout faire, mais il doit comprendre et dirigé le tout. »
Jean-David








































Le 18 janvier 2010 à 10:24
Un papier assez honnête sur GdR dans l’hebdo de cette semaine :
http://www.hebdo.ch/du_conseil_federal_aupres_du_duce_42455_.html
Gonzague de Reynold
L’émissaire du Conseil fédéral auprès du Duce
Par Patrick Vallélian – Mis en ligne le 13.01.2010 à 15:53
Rome, le 21 mai 1940. Gonzague de Reynold a débarqué 5 jours plus tôt dans la capitale italienne avec son cousin Jean-Daniel de Montenach, un diplomate suisse. Non pas pour visiter cette ville majestueuse que l’écrivain fribourgeois, monarchiste déclaré, maurrassien, catholique engagé, connaît par cœur. Ni pour profiter du doux soleil printanier ou même pour rencontrer ses amis fascistes que l’aristocrate sexagénaire fréquente depuis les années 1920.
Non, si Reynold a quitté son château de Cressier-sur-Morat, c’est qu’il est en mission commandée. Une mission de la plus haute importance pour son pays, cette Suisse qu’il aime par-dessus tout. Monsieur le comte doit sonder Benito Mussolini sur ses intentions concernant son petit voisin du nord. Ordre des conseillers fédéraux Philipp Etter et Marcel Pilet-Golaz, souligne l’historien fribourgeois Alain Chardonnens qui apporte une lecture inédite de cet épisode dans Clio dans tous ses états, le livre publié aux éditions Infolio en hommage à Georges Andrey, l’auteur notamment de La Suisse pour les nuls.
Seconde Mobilisation. Berne est sur les dents. Onze jours plus tôt, les hordes nazies ont enfoncé les lignes franco-anglaises dans le nord de la France, mettant fin à la drôle de guerre. Et l’impensable se produit: l’armée tricolore, considérée comme l’une des plus puissantes de son temps, est en déroute. Elle ne sera bientôt plus que l’ombre d’elle-même et le maréchal Pétain, le héros de Verdun, devra accepter de capituler devant Hitler et ses sbires. Dans six semaines, l’Europe continentale sera totalement soumise aux forces de l’Axe.
Calfeutrée derrière ses frontières, la Suisse observe la boucherie. En spectateur, même si le Conseil fédéral a décrété le 10 mai une seconde Mobilisation générale après celle du 1er septembre 1939. Le pays a peur. Le Conseil fédéral le sent. Le sait. Comme il sait que son armée ne tiendra pas le choc d’une attaque allemande. Et que feront les Italiens? Ce 21 mai 1940, Mussolini n’a pas encore pris position. Va-t-il rester neutre? Ou va-t-il entrer en guerre aux côtés des nazis avec lesquels il a signé le pacte d’Acier en 1939? Et s’il le fait, va-t-il attaquer la Suisse par le sud?
Salut romain. Autant de questions que Reynold souhaite poser au Duce. Mais ce dernier refuse de lui donner audience bien que les deux hommes se connaissent bien. Ils se sont rencontrés à six reprises au moins, entre 1927 et 1937. L’occasion pour l’auteur de La démocratie et la Suisse (1929) de faire le salut romain et de rappeler son respect et son admiration à celui qu’il nomme le rempart civilisateur contre le communisme, cette «antichambre de l’enfer».
Alors Reynold prend sa plume et écrit une lettre au maître de l’Italie. Une missive d’une correspondance inédite entre les deux hommes qu’Alain Chardonnens a découverte aux Archives littéraires suisses (ALS) à Berne.
Dans sa lettre, le Fribourgeois sollicite un nouvel entretien au Duce tout en expliquant les raisons de sa présence à Rome et en se rendant «compte de ce que cette démarche a de présomptueux dans les circonstances présentes». Mais il a à lui «apporter deux témoignages. Le premier, pour affirmer, contre toute espèce de doutes ou de malentendus possibles, la loyauté de la Suisse unanime envers sa propre neutralité.» Une neutralité, ajoute-t-il, qui est le fondement de l’indépendance suisse, sa parole d’honneur qui oblige le pays à se défendre «de tout pouvoir et de tout notre effort contre tout agresseur. Ni le gouvernement, ni l’armée, ni le peuple ne se dérobent à ce devoir dont l’existence de la Suisse dépend.»
En clair? les Helvètes ne se laisseront pas avaler sans combattre.
Le second témoignage de Reynold est celui de sa confiance «en l’Italie et en son chef», insiste l’émissaire fribourgeois. «Nous savons tous que vous connaissez, comprenez, aimez la Suisse: vous n’avez cessé, en toute occasion, de le prouver. Nous savons tous que l’amitié italo-suisse est fondée sur la réalité des intérêts, enracinés dans la nature des choses.»
De nouveau, Mussolini fera la sourde oreille. Ce qui peut se comprendre, analyse Alain Chardonnens. «Depuis mars 1940, le dictateur italien doit faire face à de grandes pressions à la fois des démocraties libérales et du IIIe Reich. Joachim von Ribbentrop (ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, ndlr) cherche à le convaincre d’entrer en guerre aux côtés du Reich.»
Protéger la Suisse. Le message est le même lorsqu’il rencontre Adolf Hitler au Brenner, le 18 mars. Entre le 16 et le 26 avril 1940, le Britannique Winston Churchill, le Français Paul Reynaud, le pape Pie XII et même le président américain Franklin Delano Roosevelt se font très insistants pour que l’Italie reste neutre. Or, entre avril et juin 1940, le IIIe Reich enchaîne les victoires. Le Duce, qui doit prendre une décision, n’a donc que faire des sollicitations de la petite Suisse inquiète pour son avenir.
Reynold aura néanmoins droit à une rencontre avec un diplomate italien, un envoyé du Duce selon lui. Son message est clair: si les Allemands envahissent la Suisse, les Italiens le feront aussi… «ne serait-ce que pour la protéger». L’émissaire du Conseil fédéral a sa réponse. Comme les nazis qui planchent déjà sur des plans d’attaque de la Confédération, la fameuse «opération Tannenbaum» (sapin), Mussolini est prêt lui aussi à manger sa part d’un pays qu’il n’aime pas autant que veut bien le croire Reynold: «J’ai les yeux rivés sur le Tessin, parce que la Suisse a perdu sa cohésion et qu’elle va disparaître un jour comme beaucoup de petits Etats», avait fait remarquer le Duce devant le Grand Conseil fasciste en mars 1939 avant de déclarer à Hitler, en octobre 1940, que la Suisse, par son hostilité incompréhensible, «pose elle-même le problème de son existence».
Un landammann. Finalement, l’Italie déclarera la guerre le 10 juin 1940 à la France et à la Grande-Bretagne. La Suisse sera épargnée grâce à sa collaboration à l’effort de guerre allemand. Et l’Axe italo-allemand s’effondrera trois ans plus tard et Reynold ne verra jamais son pays devenir un régime chrétien et autoritaire avec, à sa tête, un landammann. Un régime qu’il appelait de ses vœux en juillet 1940.
Une Suisse fasciste? Alain Chardonnens n’y croit pas. Car même si Reynold admire le fascisme, il n’est pas un fasciste lui-même. «Ses positions idéologiques catholiques conservatrices expliquent cette distance», indique Alain Chardonnens qui a pu consulter après autorisation tous les documents «de Reynold» relatifs à la période fasciste. «Il s’est montré à plusieurs reprises critique à l’égard du fascisme dans ses articles, y regrettant amèrement l’absence de dogme catholique. De plus, à ses yeux, une dictature de droite devrait déboucher sur une monarchie. En tant que maurrassien, Reynold a toujours été un monarchiste déclaré.» Cela ne l’empêche pas de plaider dès 1940 pour une Suisse alignée sur l’Axe. Ou de jouer le jeu de l’Italie dès qu’il le peut, comme dans les années 1920 où il est déjà en contact épistolaire avec Mussolini.
«En qualité de rapporteur général de la Commission internationale de la coopération intellectuelle (à laquelle va succéder l’Unesco) de la Société des Nations (SDN) il prend l’initiative d’écrire à Benito Mussolini le 14 novembre 1925», raconte encore l’historien fribourgeois. «Le siège italien étant vacant, Reynold exhorte Mussolini de présenter la candidature non pas d’un libéral, mais d’un fasciste. Reynold souligne par ce geste son admiration pour le leader politique italien et son action. De son côté, Mussolini se montre satisfait d’obtenir du soutien d’intellectuels qui partagent sa vision politique.»
Cette proximité coûtera cher à Reynold après la guerre. «Il devient un paria politique», note Alain Chardonnens. Le Fribourgeois avait mis pourtant de l’eau dans son vin. «Dans le troisième tome de ses Mémoires (1963) et dans ses écrits, il passe sous silence le terrible bilan de l’Etat fasciste (bombes chimiques contre les Abyssins en 1936, lois raciales et déportation des Juifs) pour louer l’extraordinaire personnalité de Benito Mussolini lors de ses quinze premières années de pouvoir», souligne le chercheur. «Reynold loue l’énergie du leader italien qui a réussi dans ses premières années à stabiliser l’Italie. C’est ainsi qu’il se déclare, en 1967, «mussolinien» plutôt que «fasciste».
Oublis. Mais rien n’y fait. Après sa mort en 1970, à l’âge de 90 ans, Reynold, qui avait reçu en 1955 le Grand Prix Schiller, est victime d’une véritable damnatio memoriæ, une damnation de la mémoire. Cet écrivain romand majeur du XXe siècle, qui avait amorcé avec Ramuz et les frères Cingria le mouvement de rénovation de la littérature romande en créant en 1904 la revue la Voie latine, disparaît des écrans.
«Au début de 2010, quasiment aucun de mes élèves âgés de 18 ans auxquels j’enseigne l’histoire ou la sociologie politique à l’Ecole de culture générale de Fribourg n’a entendu parler de lui», souligne Alain Chardonnens.
Comme on n’aime guère rappeler que Benito Mussolini a reçu en 1937 le titre de docteur honoris causa de l’Université de Lausanne avec l’autorisation du Conseil d’Etat vaudois. Et que ce dernier offre en mai 1941 au Duce une copie du buste de Marc Aurèle qui vient d’être découvert dans les égouts d’Avenches.
Des hommages que la Suisse officielle préfère oublier. On a la mémoire qu’on veut bien…
«J’AI LES YEUX RIVÉS SUR LE TESSIN, PARCE QUE LA SUISSE A PERDU SA COHÉSION ET QU’ELLE VA DISPARAÎTRE UN JOUR COMME BEAUCOUP DE PETITS ÉTATS.»
Benito Mussolini devant le Grand Conseil fasciste
1940, DES SEMAINES D’ANGOISSE
10 mai Début de l’offensive contre la France, par les Ardennes. Reddition du Luxembourg. En Angleterre, Chamberlain démissionne et Churchill forme un gouvernement de coalition.
11 mai Seconde vague de mobilisation générale de l’armée suisse, 450 000 hommes sous les drapeaux.
14 mai Mise en place des milices locales sur le territoire suisse, par crainte d’une invasion allemande.
15 mai Reddition des Pays-Bas.
26 mai Début de l’évacuation des troupes alliées de la poche de Dunkerque («opération Dynamo») vers l’Angleterre.
28 mai Reddition de la Belgique
5 juin Hitler lance 150 divisions contre les 60 divisions françaises de la ligne Weygand, traverse la Somme.
10 juin Reddition de la Norvège. L’Italie fasciste déclare la guerre à la France ainsi qu’à la Grande-Bretagne.
14 juin Entrée des premières troupes allemandes à Paris.
17 juin Le maréchal Pétain, président du Conseil, annonce la cessation des combats des forces françaises.
18 juin De Gaulle fait appel aux Français pour poursuivre la lutte.
22 juin Armistice francoallemand.
25 juin Premier projet allemand d’invasion de la Suisse achevé: nom de code «Tannenbaum».
PORTRAIT
Gonzague de Reynold
«Nous ne pouvons plus nous payer le luxe de nourrir les bouches inutiles – ou nuisibles. Une mesure s’impose: l’épuration de toute la population étrangère qui vit chez nous et mange notre nourriture.» Le slogan d’une nouvelle campagne de l’UDC? Pas tout à fait. C’est en fait Gonzague de Reynold (1880-1970) qui appelle en 1917 dans Le Journal de Genève à nettoyer nos villes. Intellectuel résolument de droite, nationaliste, xénophobe, nostalgique du passé aristocratique de la Suisse, adversaire du radicalisme de 1848 et partisan d’un gouvernement autoritaire, le comte fribourgeois ne manquait pas de stature ni de talent. Il fut professeur de littérature française aux Universités de Genève, Berne et Fribourg. Et il a écrit, beaucoup. Et il s’est trompé, beaucoup. N’a-t-il pas dit de Mein Kampf qu’il s’agissait d’un livre de génie et que son auteur, Hitler, était sympathique?
Le 24 janvier 2010 à 5:43
Bravo, bravissimo les Suisses. L’Europe va vous en devoir !!!