Le mépris des nouvelles élites du capitalisme avancé

Categorie(s) : Actualités, Textes, par JI Genève

© Chappatte dans "Le Temps" (Genève)

L’actualité de l’après votation contre les minarets c’est bien sûr la réaction hostile de l’hyperclasse mondialisée au résultat sorti des urnes. On a vu un Bernard Kouchner scandalisé, un Cohn-Bendit qui remettait en cause la démocratie et le concept de majorité. On a vu l’ONU dénoncer une « votation clairement discriminatoire », on a même entendu un Jean Ziegler déclarer que toute la Suisse venait de passer à l’extrême-droite et était devenu un pays raciste. Même si les politiques de droite comme Nicolas Sarkozy se sont retenus de critiquer trop vertement le choix des Suisses pour ne pas effaroucher leur base en période électorale, on a pu constater dans toute la presse européenne sans exception la différence abyssale d’opinion entre les rédactions qui fustigeaient le choix des Helvètes et les sondages publiés sur leur site dans lesquels leur lecteurs s’y solidarisaient.  Comment expliquer un tel décalage entre les élites et le peuple ? Voici un début de réponse avec trois auteurs très différents mais qui se retrouvent et se complètent sur la définition des élites d’aujourd’hui.

Le résultat d’une économie toujours plus globale et intégrée c’est l’apparition d’une nouvelle élite globale. Appelé « l’homme de Davos », « les travailleurs aux bagues en or » ou encore « cosmocrates », cette classe émergente est imprégnée des nouvelles notions de réseautage globale. Elle inclut les universitaires, les fonctionnaires internationaux, les dirigeants de multinationales, tout comme les entrepreneurs à succès dans le domaine des nouvelles technologies.

On estimait leur nombre à un peu près 20 millions en l’an 2000, sur lesquels 40% étaient américains, on s’attend à ce que cette élite double de taille à l’horizon 2010. Comprenant 4% de la population américaine, ces transnationaux ont peu d’intérêt pour la loyauté à leur pays, ils voient les frontières comme des obstacles qui heureusement disparaissent, enfin ils voient les gouvernements nationaux comme des résidus du passé dont l’unique fonction utile est de faciliter les affaires de « l’ hyperclasse mondiale ».

Samuel Huntington, Les âmes mortes: La dénationalisation des élites américaines, The National Interest, printemps 2004

Profondément enracinés dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est-à-dire « modernes », « ouvertes » voire de « gauche », les nouvelles élites du capitalisme avancé — « celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information » — manifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s’accroît et se mondialise, un mépris grandissant pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l’idéal démocratique. Enclavées dans leurs multiples « réseaux » au sein desquels elles « nomadisent » perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’Économie comme une noble aventure « cosmopolite », alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemble pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays.

Jean-Claude Michéa, Préface à La Révolte des Élites et la trahison de la démocratie de Christopher Lasch

Incapables de saisir l’importance des différences de classe dans la formation de nos attitudes envers la vie, les libéraux de la bourgeoisie aisée ne parviennent pas à prendre la mesure de la dimension de classe caractérisant leur obsession pour la santé et la droiture morale. Ils ont du mal à comprendre pourquoi leur conception hygiénique de la vie n’arrive pas à susciter un enthousiasme universel. Ils ont entrepris d’aseptiser la société américaine : il s’agit de créer un « environnement » sans fumeurs, de tout censurer, depuis la pornographie jusqu’au « discours de haine », et en même temps, de façon incongrue, d’élargir le champ du choix personnel dans des questions où la plupart des gens éprouvent le besoin de disposer de solides orientations morales. Lorsqu’ils se trouvent confrontés à de la distance devant ces initiatives, ils révèlent la haine venimeuse qui se cache pas loin sous le masque souriant de la bienveillance bourgeoise. La moindre opposition fait oublier aux humanitaristes les vertus généreuses qu’ils prétendent défendre. Ils deviennent irritables, pharisiens, intolérants. Dans le feu de la controverse politique, ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent avec obstination de voir la lumière — ceux qui « ne sont pas dans le coup », dans le langage auto-satisfait du prêt-à-penser politique.

Christopher Lasch, La Révolte des Élites et la trahision de la démocratie (1995) p.40

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