Plus qu’une interdiction, un signal

Categorie(s) : Textes, par JI Genève

Il y a environ une semaine se tenait à Fribourg une réunion de la section UDC locale avec comme thème l’initiative contre les minarets et le sujet sous-jacent de l’islamisation. Y participaient David Vaucher du Mouvement Suisse Contre l’Islamisation (MoSCI) et Arnaud Dotézac, professeur de droit présenté comme spécialiste en droit islamique[1].

Il a été question durant cette soirée d’information de l’expansion de l’islam dans les pays européens. Le problème serait selon les intervenants une incompatibilité entre islam et Etat de Droit. Un passage dans le compte-rendu du site internet Swissinfo retient particulièrement l’attention :

«L’islam est, entre autres, l’expression d’une norme considérée comme supérieure à toute autre. A partir de là se pose la question de la hiérarchie des normes dans un pays non-musulman», a analysé Arnaud Dotézac. Or «il y a mille façons consensuelles de gérer cette hiérarchie des normes, à condition qu’on en comprenne la réalité et qu’on n’escamote pas le débat», a-t-il plaidé.

Pour lui, la progression de l’islam ne doit donc pas être vue comme un problème. Eriger des barrières juridiques claires est par contre indispensable.

C’est ici que certains défenseurs de l’initiative contre les minarets tapent à côté. Si la présence de l’islam en Europe se pose en problème politique, ce n’est pas uniquement en raison de la nature de cette religion comme le prétendent les intervenants. La progression de l’islam se fait via des personnes physiques sur des territoires donnés. La question principale ne tourne donc pas autour de l’Etat de Droit, ou encore autour des Droits Fondamentaux.

Face à la force croissante des revendications proportionnelle au nombre d’immigrés musulmans, les barrières juridiques ne suffiront pas. Si leur nombre continue de croître, ils occuperont logiquement une place toujours plus importante au sein de l’espace publique : ils deviendront une force avec laquelle il faudra compter. Il y aura ainsi une pression d’abord au sein de la société civile, avant celle sur les institutions à proprement parler, concernant la cohabitation dans cet espace publique, concernant les règles à appliquer.

Outre ces considérations d’ordre démographiques et territoriales, les intervenants, Arnaud Dotézac en tête, semblent négliger un point crucial pour toute personne s’intéressant au sujet des sociétés confrontées au multiculturalisme. On ne négocie pas des identités comme des salaires ou une paix du travail, ce n’est pas quantifiable. Le consensus a ses limites, surtout si l’on considère la différence entre les minorités historiques et les minorités immigrées.

La conception libérale selon laquelle l’Etat serait une entité culturellement neutre sensée arbitrer les conflits entre les groupes identitaires est donc totalement désuète. Les lois et les règles de vie en communauté ont une composante culturelle évidente. Or, si l’Etat et les institutions sont culturellement marqués, ils sont le reflet de la manière de vivre d’un peuple comme le soulignait Carl Schmitt[2]. Il y a par conséquent une affaire de légitimité culturelle d’un Etat aux yeux de sa population qui devient très problématique dans une société multiculturelle à communautés importantes, donc fortes.

Considérant ce qui précède, nous ne sommes pas dans un schéma de négociation mais bel et bien dans un schéma de domination, de lutte de pouvoir entre deux communautés même si elle ne se fait pas de manière très violente (du moins en Suisse pour le moment). La progression de l’islam en Suisse et en Europe est donc LE problème, problème essentiellement politique au sens de sa distinction fondamentale : la distinction ami-ennemi[3] ou plus généralement celle du Même et de l’Autre.

Il n’est pas question que l’Islam fasse ses « lumières », tout comme l’Europe n’a jamais faite les siennes, s’agissant seulement d’une continuité historique et culturelle. Il y a aujourd’hui dans toute l’Europe non seulement une confrontation entre normes culturelles différentes, mais aussi de mythes fondateurs radicalement différents voir s’étant parfois constitués en opposition les uns aux autres.

Même si l’initiative contre les minarets ne répond pas totalement à cet épineux problème, la vraie question reste de savoir si l’on considère la Suisse comme une terre encore chrétienne et européenne. Et c’est en ce sens que son acceptation fera office d’un signal fort.

Pablo

[1] http://www.swissinfo.ch/fre/a_la_une/Minarets_et_islam_pot_de_terre_contre_pot_de_fer.html?siteSect=108&sid=11412048&cKey=1256817361000&ty=st

[2] Carl Schmitt, La notion de Politique/La théorie du partisan (Paris : Flammarion, 1992), p.57.

[3] Carl Schmitt, La notion de Politique/La théorie du partisan (Paris : Flammarion, 1992), p.64.

3 commentaires

  1. Genava dit :

    Très bon texte Pablo, bravo!
    Le constat, pourtant simple, a totalement été évité par l’UDC : Si on change la population d’un pays, celui-ci va changer dans le même sens. Une augmentation de la population musulmane c’est forcément une islamisation de la Suisse et de l’Europe.

  2. Frank Martel dit :

    bravo! D’ailleurs, David Hiler, notre conseiller d’ Etat ancien maoïste, qui était donc contre TOUTES les religions, retourne aujourd’hui sa veste pour dire qu’il faut voter NON à l’initiative sous pretexte que sinon les musulmans de Suisse vont se radicaliser….. autant qu’ils le fasse maintenant, pour ma part j’ai voté UDC pour la première fois alors qu’en matière économique, je suis plutôt de gauche…… ya des jours où j’admire Philippe II d’Espagne, qui expulsa tous les musulmans d’Espagne……

  3. Mauser dit :

    En parlant du MOSCI, je tiens à rappeler la position de son président quand aux musulmans:

    -”ils sont là et on n’y peut rien”
    - “l’islam peut-être intégré en Europe, il suffit qu’il ait vécu sa période des lumières”
    - “il faut distinguer les musulmans de l’islam” (sous-entendu, les musulmans modérés peuvent être intégrés, il est simplement nécessaire de museler les imams aux discours trop virulents afin d’éviter que les musulmans ne s’enflamment…)

    …le MOSCI ou le chemin vers le dar-al-Islam.

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