Deux écrivains suisses : Gonzague de Reynold et Denis de Rougemont
Categorie(s) : Textes, par JI Genève
Même si la Confédération Helvétique ne fait pas partie de l’actuelle Union européenne, elle n’en est pas moins, avec sa devise, “L’Unité dans la Diversité”, le pays européen peut-être le plus exemplaire. Situé au carrefour de la germanité et de la latinité, du Nord au Sud, de la Tradition et du Progrès, ce petit État jaloux de son indépendance fournira à l’Europe quelques-uns de ses penseurs les plus singuliers. Deux d’entre eux gagneraient à être mieux connu du public de langue française : Reynold et Rougemont.
Né le 13 juillet 1880 à Fribourg, dans une famille catholique d’officiers suisses d’origine savoyarde, pétri de tradition alémaniques tout autant que romanes, Gonzague de Reynold fut toute sa vie hanté par le souvenir de la grande Bourgogne. Avant la Première Guerre mondiale, il affirme ses convictions européennes : “Notre pays, nous le voudrions ouvert au monde, et d’abord à l’Europe à laquelle nous appartenons. Mais cette Europe ne serait devenir une super-puissance centralisatrice opprimant ses minorités. Il serait bon qu’elle s’unifie, mais des les perspectives d’une confédération inspirée par le modèle helvétique. Ainsi, chaque petit peuple pourrait vivre en paix selon son propre génie, fraternel mais différent. Une démocratie centralisatrice étoufferait les hommes, leur esprit créateur, leur destin particulier, inaliénable.” Lors de la crise des années trente, il publie L’Europe tragique, où se révèle son esprit conformiste, à la fois nationaliste et internationaliste. Entre 1944 et 1957, il publie les huit tomes d’une fantastique somme géopolitique et historique, dans laquelle il répond lucidement à la plus importante des questions de notre temps, Qu’est-ce que l’Europe ?, s’attachant aux différents apports qui ont marqué le continent: Grecs, Romains, Celtes, Germains, Slaves. On peut y découvrir les racines mêmes de notre identité. Le Fribourgeois de Reynold, mort le 9 avril 1970, à 90 ans, fut un grand Européen.
Son cadet, Denis de Rougemont, s’inscrit dans une même ligne spirituelle. Né le 8 septembre 1906 dans le canton de Neuchâtel, ce fils de pasteur calviniste voyagea à travers l’Europe et vécu longtemps à Paris où il devint un des plus importants “non-conformistes des années trente” et fréquenta la revue Esprit. Son livre Penser avec les mains témoigne d’une belle originalité et en fait un des chefs de file du courant “personnaliste”. Séjournant en Allemagne et hostile au national-socialisme, avant d’être mobilisé pendant la guerre dans l’armée suisse, il sera envoyé en mission de conférence aux États-Unis. Au lendemain du conflit, il milite dans le mouvement européen et publie en 1961 un livre capital : Vingt-huit siècle d’Europe, soulignant l’importance fondamentale de la pensée grecque dans l’élaboration de notre civilisation. Il partage totalement les idées de son compatriote Gonzague de Reynold et écrit : “Pour moi, comme pour tant de Suisses, passer de la petite patrie à la plus vaste, ce n’est pas infidélité à ma race, à mon clos natal. C’est aimer plus loin dans le même sens.” Il restera toute sa vie soucieux d’une grande synthèse entre les contradictions apparentes : spirituel et matériel, technique et tradition, autorité et liberté, unité et diversité, sécurité et risque, personne et communauté. Il meurt à Genève le 6 décembre 1985, mais son oeuvre garde encore aujourd’hui tout son intérêt.
J.M. in La Nouvelle Revue d’Histoire n°20






















