Quand les Suisses étaient royalistes
Categorie(s) : Textes, Traditions, par JI Genève
“C’est l’insipide désincarnation républicaine qui oblige à multiplier les frais et confondre les rôles.” Régis Debray (La Puissance et les Rêves, 1984)
Sauf rares exceptions, les républiques démocratiques cultivent par nature le terne, le fade l’abstrait. À cette aune, le système helvétique, qui d’ailleurs ne remonte guère qu’à 1848, a atteint une sorte de “perfection” où l’anonymat confine à l’absence, où transparence et vide sont confondus avec probité… Dans cette “Confédération”, à présent on vote sur tout et rien, jusqu’à l’absurde: le triage des ordures, les cours d’”éducation canine” aux propriétaires de molosses, le retour des notes à l’école primaire, etc. En revanche, le chef du principal parti du pays a été débarqué de Berne pour avoir voulu réintroduire une pincée de nationalisme dans la politique… Maudit “nationalisme” sans lequel pourtant la Suisse n’existerait pas! Une Suisse qui, jadis, fut même royaliste avant que ne l’emporte les héritiers de l’archer républicain (et néanmoins ultra-nationaliste…) Guillaume Tell (voir notre chronique dans La NRH de mars-avril 2006).
“C’était quand la reine Berthe filait”, “C’était au bon temps de la reine Berthe”. Ces expressions populaires entendues en Genevois, dans la bouche d’une “dame paysanne” portant le prénom hugolien de Cosette, nous mirent naguère sur la piste du monarchisme helvète, aujourd’hui bien celé. Nous nous rendîmes donc à la grandiose abbatiale romane de Payerne (Vaud) où se trouve le tombeau de cette reine légendaire (sans rien de commun avec Berthe au Grand-Pied, mère de Charlemagne) au point de personnifier à elle seule l’ancien royalisme suisse. Et de fait, elle marqua son époque. Le personnage qui vécu de circa 905 à circa 978 et régna, uniquement comme épouse de rois, de 922 à 940, nous a magnifiquement été restitué par cet auteur suisse méconnu qui fut pourtant, sans doute, le plus grand essayiste romand de la première partie du XXe siècle, le plus original en tout cas: Charles-Albert Cingria (1883-1954).
Plongé dans les auteurs anciens, encore plus oubliés que lui, comme l’évêque Liutprand, l’abbé Dey, Muret ou Poupardin, Cingria a fait émerger de la légende cette maîtresse femme qui n’hésitait pas à se faire représenter avec sa couronne royale et également sa quenouille, symbole de féminité (d’où, d’ailleurs, l’expression imagée “tomber en quenouille” pour des droits héréditaires dévolus à une femme, faute d’héritier mâle…) . Fille de Boucard de la Souabe, duc d’Alémanie (on appelle toujours “alémanique” la Suisse germanophone), Berthe épousa successivement Rodolphe II, roi de Bourgonne (ce royaume avait alors pour centre une part de la Suisse actuelle) et d’Italie, les Annales sangallense nous ont laissé cette image de la jeune mariée se rendant à travers les Alpes, “en palanquin et traîneau” dans la partie italienne des États de ses époux. Le second d’entre eux se fit remarquer par son harem formé de quatre épouses “légitimes” (dont Berthe) et de six concubines. Les Sarrazins qui, en ces temps-là, venaient encore razzier jusqu’à Coire (Grisons) ne durent pas être dépaysés par les moeurs de ce monarque chrétien…
Parmi les enfants du premier lit de Berthe figura la future sainte Adélaïde, épouse d’Othon, premier empereur romain germanique; leur fille Emma devint “reine de France” en épousant le Carolingien Lothaire IV. Leur fils Louis V fut le dernier de cette lignée à régner, avant les Capétiens (987). Les mariages interdynastiques ont fait que sans doute du sang berthien circule encore aujourd’hui dans les veines des princes français. La “reine fileuse” (ou “filandière”) joua surtout un rôle politico-social pacificateur lors d’une active retraite d’environ 40 années. Installée dans le pays de Vaud, la douairière sema derrière elle monastères, églises et bienfaits divers, sous l’égide de l’Avignonnais saint Mayeul (906-994), abbé de Payerne et de Cluny. La tour Bertholo, à Lutry (Vaud), perpétue encore le souvenir de cette souveraine très chrétienne, intitulée jusqu’au bout “par la grâce de Dieu”. C’est peut-être au beau et modeste village de Collombier-sur-Morges, dans l’arrière-pays lémanique, qu’on peut se retrouver par le paysange dans l’atmosphère berthienne. On dit aussi que les porteurs du patronyme “Bertholet” se réfèrent d’une manière ou d’une autre au souvenir de la reine Berthe. Quand les Suisses étaient royalistes…
Lire: Charles-Albert Cingria, La Reine Berthe, L’Âge d’Homme, 1947, rééd. 1992. Cette maison a aussi publié les OEuvres complètes de l’essayiste.
In La Nouvelle Revue d’Histoire #41























