Fight Club
Categorie(s) : Textes, par JI Genève
« Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit.
Quand les corps diminuent, les caractères tombent, le peuple perd sa force physique et morale. Alors on entend le pas du Barbare qui s’approche et qui regarde si l’heure est venue d’enlever du monde ce vieillard de peuple. »
Jean-Jacques Rousseau
Aujourd’hui tout le monde connaît Fight club de David Fincher, sorti au cinéma en octobre 1999. C’est sans doute la production d’Hollywood la plus surprenante de ces dix dernières années de par le paradoxe qui la caractérise. D’une part elle est le pur produit d’un cinéma qui vise avant tout la rentabilité : réalisateur efficace – on doit Seven, The game ou encore Alien 3 à Fincher / acteurs favoris – Brad Pitt, Edward Norton ; budget colossal). D’autre part, elle diffuse un message radicalement opposé au système marchand. Pour comprendre cette contradiction, il faut reconnaître au capitalisme cette aptitude à transformer ce qui peut lui être contraire en pur produit marketing et ainsi affaiblir la pertinence d’une opposition (la métamorphose de l’icône révolutionnaire Che Guevara en accessoire fashion en est un bon exemple). Néanmoins il se peut que des éléments subversifs se soient glissés dans le système pour le combattre – vieille technique trotskyste. Quoiqu’il en soit ce n’est pas uniquement sur le film que cet article se concentre, mais aussi sur le roman éponyme de Chuck Palahniuk.
L’histoire est complexe et dans un souci de clarté il est préférable de présenter les quelques subtilités du film, quitte à casser l’effet de surprise pour ceux qui ne l’auraient pas vu.
Jack, interprété par l’étonnant Ed Norton, et Tyler Durden sont à la fois les deux héros du récit et la même personne. Tyler, incarné par Brad Pitt, est imaginé par Jack :
« Tyler est une projection. C’est un symptôme de dissociation mentale. Un état de fugue psychique.
Tyler Durden est mon hallucination. » (p. 238 ; Fight club ; Folio SF n°95)
La subtilité réside dans le fait que le spectateur est ignorant de ce dédoublement de personnalité. Jack est devenu fou à cause de son insomnie, et l’entrée dans sa vie de Marla Singer (Helena Bonham Carter) le perturbe au point qu’il s’invente le personnage idéal de Tyler. En fin de compte, Fight club est l’histoire de la folie d’un homme, mais cette folie est une réaction face à un mal qui trouve ses racines dans notre société moderne. Par un étrange paradoxe, c’est par la folie que Jack prend conscience de la réalité et découvre le vrai visage de la société.
La folie : prélude à la prise de conscience
Qu’est-ce que la folie ? Nombreux sont les écrivains et les cinéastes qui se sont penchés sur cet état pathologique mais peu l’ont exploré de la même manière que William Faulkner. Le fou, chez lui, n’est pas un des personnages mais le narrateur lui-même. Or l’originalité de Fight club est d’avoir réactualisé ce procédé. Ainsi le narrateur raconte son histoire, celle de sa folie, mais cela on ne s’en aperçoit qu’au dénouement.
Jack est atteint de schizophrénie (pathologie chérie des anglo-saxons depuis Stevenson). Tyler, son double qui n’a d’existence que dans son imagination, apparaît à un tournant de sa vie. Un beau jour l’appartement de Jack, cadre trentenaire et célibataire travaillant pour un constructeur automobile, part en fumée. Il se retrouve seul alors dans la rue, sans rien. Mais Tyler, représentant en savon rencontré par hasard, propose de l’héberger chez lui dans une maison délabrée à Paper street.
Dès le premier soir de leur rencontre, Tyler essaye de déciller les yeux de son nouvel ami en le mettant en face des réalités. Oui, ses biens ont été détruits et alors ? Ce n’était que des objets qui n’avaient de valeur que celle qu’on leur attribuait :
« On achète des meubles. On se dit : ce sera le dernier canapé dont j’aurais jamais besoin de toute mon existence. On achète le canapé, et pendant quelques années on se satisfait du fait que, quoi qui puisse arriver, au moins on a réglé le problème du canapé. Et ensuite le bon service de table. Ensuite le lit parfait. Les rideaux. Le tapis.
Ensuite, on se trouve pris au piège de son adorable nid d’amour, et les choses qu’on possédait, ce sont elles qui vous possèdent maintenant. » (p. 60)
Ce passage constitue une formidable charge contre le matérialisme quotidien. Jack, jusqu’à sa rencontre avec Tyler, est l’archétype de l’homme moderne. Sa seule ambition est de consommer et d’amasser. Mais il n’atteint jamais l’état de satisfaction, plus il en a, plus il en veut. Et finalement il y perd sa liberté, et notamment sa liberté d’agir par peur des conséquences nuisibles à son capital. Les causes du mal-être de Jack sont là. Ses ambitions purement matérielles ne lui apportent que des satisfactions partielles et beaucoup de soucis inutiles. Il aspire à autre chose, une chose plus complète ; et c’est cette aspiration qui le pousse vers la folie. Il possède tous les éléments qui peuvent participer du bonheur, mais pas ce qui fait le bonheur. Il le dit lui-même, il a « une maison pleine de condiments et pas de véritable nourriture » (p. 61).
C’est ainsi que Jack prend conscience de sa servilité et décide de recouvrer sa liberté avec l’aide de l’étrange mais fascinant Tyler :
« Puis-je n’être jamais complet.
Puis-je n’être jamais satisfait.
Puis-je n’être jamais parfait.
Délivre-moi, Tyler, d’être jamais parfait et complet. » (p. 63)
C’est la profession de foi de Jack contre l’esprit bourgeois, qui se caractérise par l’autosatisfaction et la cupidité, et contre l’idéal prêché par les ambassadeurs de la société de consommation.
Mais il ne suffit pas d’ouvrir les yeux sur son propre état pour en changer. Une fois devant la situation, c’est une question de volonté. La liberté n’est pas un acquis naturel, elle se prend. Le passage de l’état d’esclave à celui d’homme libre ne se fait pas sans douleur. Il demande abnégation et sacrifice. Ce passage se fera par le combat. Cette évolution de Jack se fait de manière quasi naturelle, il n’a pas l’impression de suivre un programme. Il ne suit et ne répond qu’aux propositions de Tyler et notamment à celle qui va tout changer :
«Je veux que tu me frappes aussi fort que tu peux. » (p. 64)
C’est ainsi que naît le «fight club».
Le Fight club : expression de la révolte
La création du fight club, qui est un club de boxe clandestin, est une réaction spontanée contre l’état d’esclavage devenu insupportable. Mais en quoi le fait de se battre est-il un acte révolutionnaire et libératoire ? Qu’espèrent trouver ces hommes par la violence ? Qu’est-ce que le sang, les coups, la douleur peuvent leur apporter ?
La société actuelle nous propose de vivre dans un monde aseptisé, virtuel, loin des réalités, des duretés et des risques de la vie réelle. Tout au long du film et du livre, Tyler dresse le constat des pertes et des catastrophes engendrées par ce modèle de société qui nous régit.
Aujourd’hui tout le monde peut constater une perte de l’identité dans l’uniformisation globale. On prétend respecter les différences et en vérité on les annihile. Plus de races, plus de peuples, plus de classes, plus que des hommes… qui ne sont plus rien au final ! C’est ni plus ni moins ce qu’affirme Tyler :
« Notre culture a fait de nous des individus absolument identiques. Personne n’est plus véritablement blanc ou noir ou riche. Nous voulons tous la même chose. Individuellement nous ne sommes rien. » (p. 193)
L’enjeu de notre société de consommation est d’embourgeoiser toutes les classes sociales, surtout les plus démunies car ce sont celles qui sont les plus susceptibles de se révolter ; le but est de les abolir dans un consumérisme général où les valeurs du paraître, de l’égoïsme et de la cupidité ont remplacé celles de l’être, de la solidarité et de l’abnégation. C’est ainsi qu’on a vu au fil des ans les plus féroces attaquants de la bourgeoisie devenir ses plus serviles représentants. Ils luttaient contre une classe sociale et non contre l’esprit bourgeois et le système qui les a absorbés. Ce triste retournement nous a révélé que la colère qui animait ces gens ne provenait pas d’un sentiment de justice mais d’envie, que le système s’est empressé de satisfaire.
Le combat au contraire permet de se libérer des sirènes de la fée consommation. Il permet aussi de retrouver une identité perdue et constitue une sorte de quête de la virilité. En effet il est curieux de constater que l’uniformisation de la société en arrive au point de produire des individus asexués. A l’heure actuelle, il n’y a plus grand-chose qui distingue l’homme de la femme (la mode vestimentaire en est un exemple). L’homme est devenu, dans les mains de la femme, un « mollusque geignard voué à la consommation et à l’illusion du principe de plaisir… » (Alain Soral, éléments n°113). C’est aussi ce qui explique le succès du fight club :
« Ce que vous voyez au Fight club, c’est une génération de fils de femmes, d’hommes élevés par des femmes. » (p. 70)
Pour Tyler les vertus du combat ne s’arrêtent pas là. Le combat permet l’expérience de la réalité, un redéploiement de la personnalité avec la force retrouvée ; mais il constitue aussi un acte d’autodestruction volontaire. Avant de continuer, il convient d’exposer ce qu’est le Fight club, ce qu’il procure, et donc de laisser parler son inventeur :
« Nulle part vous n’êtes vivants comme vous êtes vivants au Fight club. Quand il s’agit de vous et d’un autre mec, un seul, sous cette lumière au milieu de tous ceux qui regardent. Le Fight club, ce n’est pas une question de perdre ou de gagner des combats. Le Fight club, ce n’est pas une question de mots. Vous voyez un mec qui débarque au Fight club pour la première fois et son cul, c’est rien qu’une miche de pain blanc. Vous revoyez le même mais six mois plus tard, et il donne l’impression d’avoir été taillé dans du bois massif. Ce mec a en lui la confiance d’entreprendre n’importe quoi. Ça grommelle, ça fait du bruit au Fight club comme à la salle de gym, mais le Fight club, ce n’est pas une question de porter bien, de porter beau et de paraître. On y hurle des langues incompréhensibles comme chez les mystiques à l’église et lorsqu’on se réveille le dimanche après-midi, on se sent sauvé. » (p. 72)
On peut garder une certaine réserve devant un tel exposé, mais quoiqu’on en pense, pour comprendre les actes de Tyler, il faut connaître sa conception du monde, qui est plus que pessimiste. Les solutions qu’il propose, qui ne sont pas toutes bonnes mais méritent d’être étudiées, découlent de cette vision des choses. Pour lui, « peut-être que l’amélioration de soi n’est pas la réponse. (…). Peut-être que la réponse, c’est l’autodestruction » (p. 69).
Pour être libéré, pour être sauvé, il faut toucher le fond :
«Ce n’est qu’après avoir tout perdu, dit Tyler, qu’on est libre de faire ce que l’on veut. » (p. 99)
« Se faire virer, dit Tyler, c’est la meilleure chose qui pourrait nous arriver, tous autant que nous sommes. De cette manière, nous cesserions de remuer du vent et nous ferions quelque chose de nos vies. » (p. 117)
« Le désastre est une part naturelle de mon évolution, murmura Tyler, vers la tragédie et la dissolution. (…). Je suis en train de rompre mon attachement à tout pouvoir, toute possession physique, murmura Tyler, parce que ce ne sera qu’à travers ma propre destruction que je découvrirai le pouvoir supérieur de mon esprit. (..). Le libérateur qui détruit ma propriété, dit Tyler, combat pour me sauver l’esprit. Le professeur qui nettoiera mon chemin de toutes mes possessions me libérera. » (p. 156-7)
Derrière cette espèce de vœu de pauvreté, on l’aura compris, Tyler Durden reste un nihiliste qui ne cherche son salut qu’en lui-même, et c’est son erreur. Sa réaction est séduisante parce qu’elle dénonce des maux réels et apporte quelques solutions, mais peut-être que l’autodestruction selon Tyler n’est pas la réponse. Toujours est-il que du Fight club, est sensé sortir un nouvel homme prêt à combattre le système, un homme libéré.
Conscient des succès individuels engendrés par son Fight club, Tyler alias Jack décide désormais de changer la société dans son ensemble : le « Projet Chaos » est né.
De la révolte individuelle à la révolution : le Projet Chaos
Le Projet Chaos a pour but d’agir sur la société par des actions illégales (« nous voulions libérer le monde de l’histoire par l’explosif » confie Jack) et en agissant sur chaque individu. De même que les membres du Fight club doivent toucher le fond pour connaître la liberté ; la société, tel le phénix, doit être consumée pour renaître de ses cendres.
« Le but était d’enseigner à chaque homme du Projet qu’il avait le pouvoir de commander à l’histoire. Nous, chacun de nous, pouvons prendre les commandes du monde. » (p. 175), raconte Jack. Il ne faut pas être nombreux pour changer le cours des choses, il suffit d’être déterminé. Un grain de sable peut enrayer la machine la mieux huilée.
Ce monde est près de sa fin, ne vaut plus rien et n’est bon qu’à être détruit :
« Le recyclage et les limitations de vitesse sont de la connerie, a dit Tyler. Comme quelqu’un qui cesserait de fumer sur son lit de mort.
C’est le Projet Chaos qui va sauver le monde. Un âge glaciaire culturel. Un âge de ténèbres prématurément induit. Le Projet Chaos va forcer l’humanité à se mettre en sommeil ou en rémission suffisamment longtemps pour que la terre récupère de ses maux.
A toi de justifier l’anarchie, dit Tyler. A toi d’imaginer et de comprendre. » (p.178)
On se doute combien un tel projet peut devenir mortifère, et Jack finit par s’en rendre compte. Tel un savant fou, il réalise qu’il ne maîtrise pas sa création. L’erreur de tous les idéologues est de croire qu’ils peuvent conduire la révolution où ils veulent et l’arrêter. Mais à un moment elle devient autonome, la machine s’emballe et on ne peut plus revenir en arrière : les bonnes intentions deviennent sources de malheur. Ses efforts sont vains, le Projet Chaos est en marche.
En guise de conclusion et pour vous donner un aspect significatif de l’œuvre, vous laissant apporter les dernières considérations vous-mêmes, nous terminerons par cette longue citation en forme d’appel car certains constats résonnent curieusement à nos oreilles en ces temps de crise :
«Je vois les hommes les plus forts et les plus intelligents à avoir jamais vu le jour, (… ) et ces hommes vendent l’essence à la pompe et font le serveur.
(…) Si nous pouvions mettre ces hommes en camp d’entraînement et finir de les faire grandir.
Tout ce que fait une arme, c’est de focaliser une explosion dans une direction donnée.
Tu as une classe entière de jeunes hommes et femmes forts et solides, et ils veulent donner leur vie pour quelque chose. La publicité les fait tous courir après des voitures dont ils n’ont pas besoin. Ils travaillent dans des métiers qu’ils haïssent, par générations entières, uniquement pour pouvoir acheter ce dont ils n’ont pas vraiment besoin.
Nous n’avons pas de grande guerre dans notre génération, ni de grande dépression, mais si, pourtant, nous avons bien une grande guerre de l’esprit. Nous avons une grande révolution contre la culture. La grande dépression, c’est nos existences. Nous avons une grande dépression spirituelle.
Il faut que nous montrions à ces hommes et à ces femmes la liberté en les réduisant à l’esclavage, que nous leur montrions le courage en leur faisant peur.
Napoléon se targuait d’être capable de former des hommes à faire le sacrifice de leurs vies pour un morceau de ruban.
Imagine, quand nous appellerons à la grève et que tout le monde refusera de travailler jusqu’à ce que nous redistribuions les richesses du monde.
Imagine de chasser l’élan dans les forêts humides des canyons autour des ruines du Rockfeller Center. » (p. 214-5)






















