L’Europe selon Ortega y Gasset

Categorie(s) : Textes, par JI Genève

Cet essaim des peuples occidentaux qui prit son vol vers l’histoire sur les ruines de l’antiquité s’est en effet toujours caractérisé par une dualité dans sa forme de vie. Voici, en effet, ce qui s’est produit : en même temps que chacun d’eux forgeait son propre génie, et sur le même rythme, se créait, entre eux et au-dessus d’eux, un répertoire commun d’idées, de manières, d’enthousiasmes. Il y a plus. Ce destin qui les faisait à la fois progressivement homogènes et progressivement divers constitue un paradoxe achevé, il faut bien le comprendre.

Chez ces peuples, l’homogénéité n’est jamais étrangère à la diversité, au contraire : chaque nouveau principe d’unité vient y fertiliser la diversité. L’idée chrétienne engendre les églises nationales; le souvenir de l’imperium romain inspire les différentes formes de l’Etat ; la renaissance des lettres au XVe siècle déclenche les littératures divergentes ; la science et le principe de l’homme conçu comme “raison pure” créent les différents styles intellectuels qui impriment des modalités variées jusque dans les plus lointaines abstractions de l’œuvre mathématique. Enfin, et c’est le comble, l’idée extravagante du XVIIIe siècle, d’après laquelle tous les peuples doivent posséder une constitution identique a produit le réveil romantique de la conscience différentielle des nationalités et, en somme, a eu pour effet d’inciter chacun à suivre sa vocation particulière.

C’est que pour tous ces peuples dits européens, vivre a toujours voulu dire se mouvoir et agir dans un espace commun, dans une ambiance commune. C’est-à-dire que pour chaque peuple, vivre signifiait vivre avec, vivre avec les autres. Cette “vie avec”, cette coexistence prenait indifféremment une forme pacifique ou une forme combative. Les guerres intereuropéennes ont presque toujours montré un style curieux qui les fait ressembler beaucoup aux querelles domestiques. Elles évitent l’anéantissement de l’ennemi ; ce sont plutôt des épreuves, des luttes d’émulation comme celles qui mettent aux prises la jeunesse sur la place du village ou les membres d’une même famille autour d’un héritage convoité. Chacun à sa manière, tous poursuivent le même but. Eadem sed aliter (la même chose, mais d’une autre manière). Comme Charles Quint disait à François Ier : “Mon cousin et moi nous sommes d’accord, tous les deux nous voulons Milan.”

(…)

Je voulais insinuer que les peuples européens forment depuis longtemps une société, une collectivité dans le même sens qu’ont ces mots appliqués à chacune des nations qui la constituent. Cette société présente les attributs de toute société : il y a des mœurs européennes, des usages européens, une opinion publique européenne, un droit européen, un pouvoir public européen.

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Je ne nie point que les Etats-Unis d’Europe sont une des fantaisies les plus pauvres qui existent et je ne me fais pas solidaire de ce que d’autres ont mis sous ces signes verbaux. Mais par ailleurs, il est extrêmement improbable qu’une société, une collectivité aussi mûre que celle que forment déjà les peuples européens ne soit pas près de créer l’appareil politique d’un Etat, pour donner une forme à l’exercice du pouvoir public européen déjà existant. Ce n’est donc pas parce que je suis pris au dépourvu devant les sollicitations de la fantaisie, ni par l’effet d’une propension a un “idéalisme” que je déteste et que j’ai combattu toute ma vie, que j’en suis arrivé à parler ainsi. C’est le réalisme historique qui m’a appris à reconnaître que l’unité de l’Europe comme société n’est pas un idéal mais un fait d’une très ancienne quotidienneté. Et lorsqu’on a vu cela, la probabilité d’un Etat général européen s’impose mécaniquement. Quant à l’occasion qui subitement portera le processus à son terme, elle peut-être Dieu sait quoi! la natte d’un Chinois émergeant de derrière les Ourals ou bien une secousse du grand magma islamique.

(…)

Il faut reconnaitre enfin, une fois pour toutes, que depuis bien des siècles – et consciemment depuis quatre siècles – les peuples de l’Europe vivent soumis à un pouvoir public si purement dynamique qu’il ne supporte que des dénominations tirées des sciences mécaniques : équilibre européen, balance of power. Voilà le vrai gouvernement de l’Europe, celui qui, à travers l’histoire, règle le vol de cet essaim de peuples laborieux et combatifs comme des abeilles, échappé des ruines de l’ancien monde. L’unité de l’Europe n’est pas une fantaisie. Elle est la réalité même ; et ce qui est fantastique c’est précisément l’autre thèse : la croyance que la France, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne sont des réalités substantives, indépendantes.
On comprend bien pourtant que tout le monde ne puisse percevoir clairement la réalité de l’Europe ; car l’Europe n’est pas une “chose”, mais un équilibre. Déjà au XVIIIe siècle l’historien Robertson disait que l’équilibre européen est “the great secret of modern politics”.

C’est un secret, en effet, important et paradoxal. Car l’équilibre ou la balance des pouvoirs est une réalité qui consiste essentiellement dans l’existence d’une pluralité. Si cette pluralité se perde, l’unité dynamique s’évanouit. L’Europe est bien un essaim : beaucoup d’abeilles mais un seul vol.

Ce caractère unitaire de la magnifique pluralité européenne est ce que j’appellerais volontiers la bonne homogénéité, l’homogénéité féconde et désirable, celle qui faisait déjà dire à Montesquieu : “L’Europe n’est qu’une nation composée de plusieurs”, et qui amenait Balzac à parler plus romantiquement de “la grande famille continentale, dont tous les efforts tendent à je ne sais quel mystère de civilisation”.
Cette multitude de modes européens surgissant constamment de son unité radicale et y revenant pour l’alimenter à nouveau, voilà le plus grand trésor de l’Occident. Les hommes d’esprit épais n’arrivent pas à concevoir une idée aussi déliée, aussi acrobatique, une idée où la pensée agile ne doit se poser sur l’affirmation de la pluralité que pour bondir sur la confirmation de l’unité, et vice versa. Ces têtes pesantes sont faites pour vivre courbées sous les tyrannies perpétuelles de l’Orient.
Sur toute la surface de l’Occident triomphe aujourd’hui une forme d’homogénéité qui menace de consumer ce trésor. Partout l’homme-masse a surgie – l’homme-masse dont ce livre s’occupe – un type d’homme hâtivement bâti, monté sur quelques pauvres abstractions et qui pour cela se retrouve identique d’un bout à l’autre de l’Europe. C’est à lui qu’est dû le morne aspect, l’étouffante monotonie que prend la vie dans tout le continent. Cet homme-masse, c’est l’homme vidé au préalable de sa propre histoire, sans entrailles de passé, et qui, par cela même, est docile à toutes les disciplines dites “internationales”. Plutôt qu’un homme c’est une carapace d’homme, faite de simple idola fori (idoles du marché). Il lui manque un “dedans”, une intimité inexorablement, inaliénablement sienne, un moi irrévocable. Il est donc toujours en disponibilité pour feindre qu’il est en ceci ou cela. Il n’a que des appétits ; il ne se suppose que des droits ; il ne se croit pas d’obligations. C’est l’homme sans la noblesse qui oblige – sine nobilitate – le snob.

in La Révolte des masses, Préface pour le lecteur français, Jose Ortega y Gasset.

Un commentaire

  1. Genava55 dit :

    Excellent texte, j’ai toujours admiré le principe d’équilibre depuis que j’ai comparé le schéma des réactions chimiques et le monde (qui n’est qu’un ensemble de réactions chimiques d’un point de vue abstrait).
    L’Europe est l’équilibre de plusieurs cultures, histoires, ethnies, religions etc… bref un point de rencontre de diverses identités qui tendent vers l’équilibre.

    Si nous ajoutions une identité d’origine islamique dans la “réaction” et que nous diminuions les valeurs morales, sociales et religieuses de plusieurs identités européennes, l’ensemble va tendre vers un nouvel équilibre, après un temps d’adaptation exprimé par un chaos dégageant/absorbant de l’énergie, qui n’aura plus rien à voir avec l’équilibre précédent exactement comme en chimie.
    L’instant de “chaos” c’est notre époque et “l’énergie” dégagée sont les conflits sociaux, culturels, religieux, ethniques etc…

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